Mardi 10 novembre 2009

                                 

 

La porte du garage se referme avec un bruit sec. Dans ma chambre sous les toits, je guette les bruits familiers. Les volets mi-clos laissent entrer un rai de lumière pâle qui s’étire et paresse sur le papier peint. J’entends le couvercle de la huche à pain qui grince puis le pas lourd de mon grand-père dans l’escalier qui monte au premier. C’est le signal que j’attendais pour quitter le confort des draps empesés. Je glisse hors du lit, enfile mes chaussons et gagne le palier, en haut du deuxième escalier. Sous mes pas de petite fille  pourtant légers, le parquet de bois ciré gémit et me trahit. Mon frère qui a  du mal  à s’extraire du lit, me rejoint un instant plus tard, les yeux embués de sommeil. Dans la cuisine, au-dessous de nous,  Grand-père prépare le casse-croûte. La pendule de la salle à manger sonne huit coups. C’est l’heure. Nous descendons l’escalier raide qui craque à chaque marche comme pour signaler notre présence et pénétrons dans la cuisine. Installé en bout de  table, Grand-père lève la tête et nous sourit. Sous la casquette, ses yeux espiègles nous invitent à nous asseoir. Il nous attendait. Nous prenons place de chaque côté de lui. Ces instants de complicité, durant les grandes vacances d’été, il  les aime autant que nous, peut-être plus encore. Sur la table, le gros pain d’un kilo, le litre de vin rouge, la boîte de pâté, l’opinel.  Il s’empare du pain, le cale sous son bras. Sur son bleu de travail la poudre blanche  se mêle à la poussière du bois qu’il  ponce, scie, rabote chaque jour  dans son atelier. Il fend la croûte croquante qui crisse sous la lame du couteau, vole en copeaux et s’éparpille sur les tommettes du sol. Il taille de larges tranches  qu’il pose sur la toile cirée. Impatients, nous surveillons chacun de ses gestes. L’eau nous monte à la bouche tandis que l’opinel s’enfonce dans la mie blanche et moelleuse. Ces casse-croûte matinaux sont notre récompense. On troque volontiers notre chocolat chaud et nos tartines beurrées pour les morceaux de pain au pâté  de Grand-père. Il saisit une tranche et de sa main où il manque un doigt s’applique à découper des petits cubes de pain sur lequel il dépose, écrasant la mie qui cède et se tasse sans bruit, quelques miettes de pâté à l’odeur alléchante. Le festin du matin  peut alors commencer. Un dé de pain pour lui, un autre pour mon frère, un troisième pour moi. Au fond de notre verre, il verse un doigt de vin  qui fait  rosir  mon frère. Moi, je trempe mes lèvres pour lui faire plaisir  mais la belle grimace que je ne sais cacher, fait naître sur son visage le plus beau des sourires. C’est ainsi tous les jours, Grand-père se lève à l’aube, boit son café bien chaud,  à petites gorgées et file à l’atelier commencer sa journée. Deux  ou trois heures plus tard, il rentre à la maison pour  y «  casse-croûter ». C’est ainsi  tous les jours, ou presque. Lorsque nous oublions de nous réveiller, nous descendons, déçus.  Il reste sur la table quelques miettes de pain et le verre de vin vide. Pour nous, ces matins-là, c’est donc chocolat chaud et tartines beurrées.

Par Coline Dé - Publié dans : Textes invités - Communauté : le texte voyageur
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Jeudi 29 octobre 2009
Le pain de Lutti a de belles saveurs d'amitié. On casse la croûte, et dedans, l'amie est douce ... merci Lutti !


Le pain, jadis, je le mitonnais, quand la tempête battait le sang d’encre.
La fleur de sel sous mes paumes crissait, gardienne du temple.
Antique, immémoriale, inscrite de tous temps. Grain du temps, elle essaimait. Sa saveur élevait quiconque la goûtait. Elle était le verbe que nos chairs buvaient.
Quand tout a basculé, cette mémoire a été ma compagne.
J’ai appris, au fil des époques, à la taire et je l’ai enfouie, à travers phrases narrant l’imaginaire. Elle demeurait, tenace. Même si mon pain prenait la saveur des fraises des bois. Après tout, c’était une alchimie comme une autre. Païenne, animiste. Propice à l’air du temps.
Mon pain avait une belle croûte dorée, et sous la langue, l’épeautre nourrissait.
Mais cette nuit, comme jadis, j’enchante la pâte. Précise et concentrée, je lie les éléments.
Parce que quelqu’un appelle, et ce n’est pas semblant.
Alors voilà, je l’enfourne, mon pain d’amour, mon pain tout rond, comme la terre. Il a des saveurs de landes, de steppes, de montagnes et d’embruns.
Pour vous, demain, au petit déjeuner. Qu’il vous nourrisse, de ciel et de terre, de flamme et d’eau, de plantes, d’animaux. De mille récréations. Du vent qui libère. De la caresse qui nourrit et apaise. Du rire, de la joie, du courage.
Et je vous donne en sus un petit pot de confiture de fraises...

Par Coline Dé - Publié dans : Textes invités - Communauté : mémoire et écritures
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  • : Coline Dé
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  • : 01/11/1943
  • : Bretagne Un peu ailleurs Paysage intérieur Humour en demi-teint
  • : Coupde foudreuse
  • : J'écris pour regagner en largeur ce que ma vie perd en longueur... Bricoleuse de mots, déboulonneuse de socles, dévisseuse de certitudes, j'ai envie d'un monde où le rire libre lézarderait les murs. Juste pour la beauté des lézardes.

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