De Gaëlle Heaulme
Quand je me lève, il est assis dans la cuisine.
A travers le carreau, je peux voir le dos étroit, la saillie des omoplates, les cheveux blanchissants. Ses mains sont posées à plat sur ses genoux. La cafetière reflète en l'allongeant son visage, si bien que je peux détailler à la fois le dos sans fantaisie de cet homme et sa longue tête soporifique, légèrement tournée vers le poste de radio. Il ne m'a pas encore vue.
Je rentre.
Aussitôt il commence à me parler. Je lui fais signe qu'il me faut d'abord mon café. Je lui fais ce geste chaque matin depuis bientôt vingt ans mais il ne peut s'empêcher de commenter les informations que la radio diffuse en continu. Ses paroles sont exaltées, sa voix rapide pénètre dans mon crâne comme une petite aiguille blanche et brûlante.
Je m'assois en face de la fenêtre qui donne sur le jardin. Il se lève et me sert mon café sans cesser de parler. Il est massif et me cache la vue. Du plat de la main je le pousse très légèrement sur le côté. Dehors je vois les arbres qui bougent doucement et l'herbe qui mûrit. Je mets un sucre dans le café et je tourne.
Depuis toutes ces années, j'ai eu beau mettre le réveil un quart d'heure, une demi-heure avant l'heure habituelle, il est toujours levé avant moi. Assis dans la cuisine. Guettant ma venue.
J'ai envie d'aller dehors, je lui dis je vais boire mon café dehors. L'air frais du matin me fait du bien. Il me suit. Il s'assoit en face de moi. Il parle.
Je ramasse une pierre, un objet lourd qui tient tout entier dans ma main. Il commence à me raconter sa longue, longue journée d'hier.
Je frappe un grand coup sur son crâne.
Il se tait un court instant, puis il dit "Voyons"
Je frappe encore. Son corps s'affaisse sur la chaise. Mais ce n'est pas fini.
- Voyons, qu'est-ce que tu fous ?
Je note que sa voix a faibli. Il tient sa tête dans sa main, et le sang coule abondamment de la plaie.
Il est monté dans la salle de bain. Je reste tranquille un moment. Mais il apparaît à la fenêtre, une serviette éponge enroulée autour de sa tête :
- Pourquoi fais-tu des choses pareilles ? Il fume un de ses satanés cigarillos. Faut-il que j'appelle la police ?
Je vois comme ses mains serrent les montants de la fenêtre.
Puis il revient, il chancelle un peu en s'asseyant sur le banc.
J'enjambe les plantes, les jouets. Dans le tas de bois je choisis une bûche.
- As-tu quelque chose à me reprocher ?
Un grand coup en pleine figure. Il tombe, le cigare roule sous mon pied, je le ramasse et je tire une bouffée.
Il essaye encore de m'expliquer quelque chose. Je donne un coup si fort qu'il ne dira plus rien. Comme il râle un peu, je lui fourre l'emballage des croissants dans la bouche, je le fais rouler loin de ma vue et je le laisse allongé dans l'herbe.
Je prépare un café bien tassé, et des tartines beurrées. Je déjeune toute seule dehors en écoutant les oiseaux.
Elle ne dit jamais bonjour.
De Coline Dé
Elle ne dit jamais bonjour.
Pas même un regard.
C’est difficile, mais on s’habitue. On s’habitue à tout,
De loin, ronde et dorée comme une boulangère, on l’imaginerait chantant des pubs enjouées pour une marque de petit-déj-qui-vous-donne-la-pêche.
De près, elle parait beaucoup plus vieille ; costaude, massive même. Elle a une blouse à rayures, sans manches, une bouche sans lèvres, un regard avalé.
Elle s’appelle Françoise.
Tous les matins, elle prend le journal que je viens d’apporter, le chiffonne en une grosse boule qu’elle pose de l’autre côté de la table. Elle regarde ailleurs. De temps à autre, elle hausse les épaules et repousse la boule.
Je dis :
− Du café, Françoise ?
Elle tend sa tasse sans un mot. Touille lentement son sucre en s’approchant de la fenêtre.
C’est une tablée très silencieuse, à part les bruits de déglutition ; je suis seul à parler.
S’il fait beau, elle sort dans le jardin, son café à la main, la boule de journal sous le bras.
Elle s’assied dans l’herbe humide, installe tendrement la boule sur ses jambes et commence à chuchoter. De ses lèvres sèches sortent des litanies pressantes d’où il est impossible d’extraire un mot. Souvent elle laisse la boule sur la pelouse, se balance ensuite pendant des heures, et je sais que la journée sera calme.
Mais parfois, elle se précipite sur la boule de journal et l’anéantit à coups de poings, de chaussure, de caillou, s’acharne jusqu’à avoir les mains en sang. Il faut alors l’attacher sur son lit.
Personne ne vient la voir.
Elle est là depuis la mort de son mari. C’est elle qui l’a trouvé.
Il souriait, le crâne béant, allongé sous le poteau de la pergola démantelée.






