La porte du garage se referme avec un bruit sec. Dans ma chambre sous les toits, je guette les bruits familiers. Les volets mi-clos laissent entrer un rai de lumière pâle qui s’étire et paresse sur le papier peint. J’entends le couvercle de la huche à pain qui grince puis le pas lourd de mon grand-père dans l’escalier qui monte au premier. C’est le signal que j’attendais pour quitter le confort des draps empesés. Je glisse hors du lit, enfile mes chaussons et gagne le palier, en haut du deuxième escalier. Sous mes pas de petite fille pourtant légers, le parquet de bois ciré gémit et me trahit. Mon frère qui a du mal à s’extraire du lit, me rejoint un instant plus tard, les yeux embués de sommeil. Dans la cuisine, au-dessous de nous, Grand-père prépare le casse-croûte. La pendule de la salle à manger sonne huit coups. C’est l’heure. Nous descendons l’escalier raide qui craque à chaque marche comme pour signaler notre présence et pénétrons dans la cuisine. Installé en bout de table, Grand-père lève la tête et nous sourit. Sous la casquette, ses yeux espiègles nous invitent à nous asseoir. Il nous attendait. Nous prenons place de chaque côté de lui. Ces instants de complicité, durant les grandes vacances d’été, il les aime autant que nous, peut-être plus encore. Sur la table, le gros pain d’un kilo, le litre de vin rouge, la boîte de pâté, l’opinel. Il s’empare du pain, le cale sous son bras. Sur son bleu de travail la poudre blanche se mêle à la poussière du bois qu’il ponce, scie, rabote chaque jour dans son atelier. Il fend la croûte croquante qui crisse sous la lame du couteau, vole en copeaux et s’éparpille sur les tommettes du sol. Il taille de larges tranches qu’il pose sur la toile cirée. Impatients, nous surveillons chacun de ses gestes. L’eau nous monte à la bouche tandis que l’opinel s’enfonce dans la mie blanche et moelleuse. Ces casse-croûte matinaux sont notre récompense. On troque volontiers notre chocolat chaud et nos tartines beurrées pour les morceaux de pain au pâté de Grand-père. Il saisit une tranche et de sa main où il manque un doigt s’applique à découper des petits cubes de pain sur lequel il dépose, écrasant la mie qui cède et se tasse sans bruit, quelques miettes de pâté à l’odeur alléchante. Le festin du matin peut alors commencer. Un dé de pain pour lui, un autre pour mon frère, un troisième pour moi. Au fond de notre verre, il verse un doigt de vin qui fait rosir mon frère. Moi, je trempe mes lèvres pour lui faire plaisir mais la belle grimace que je ne sais cacher, fait naître sur son visage le plus beau des sourires. C’est ainsi tous les jours, Grand-père se lève à l’aube, boit son café bien chaud, à petites gorgées et file à l’atelier commencer sa journée. Deux ou trois heures plus tard, il rentre à la maison pour y « casse-croûter ». C’est ainsi tous les jours, ou presque. Lorsque nous oublions de nous réveiller, nous descendons, déçus. Il reste sur la table quelques miettes de pain et le verre de vin vide. Pour nous, ces matins-là, c’est donc chocolat chaud et tartines beurrées.
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