Mercredi 9 mai 2012 3 09 /05 /Mai /2012 00:02

501898731_b0d6e7b1bd.jpgDéjeuner en paix

De Gaëlle Heaulme

 

Quand je me lève, il est assis dans la cuisine.


A travers le carreau, je peux voir le dos étroit, la saillie des omoplates, les cheveux blanchissants. Ses mains sont posées à plat sur ses genoux. La cafetière reflète en l'allongeant son visage, si bien que je peux détailler à la fois le dos sans fantaisie de cet homme et sa longue tête soporifique, légèrement tournée vers le poste de radio. Il ne m'a pas encore vue.

Je rentre.

Aussitôt il commence à me parler. Je lui fais signe qu'il me faut d'abord mon café. Je lui fais ce geste chaque matin depuis bientôt vingt ans mais il ne peut s'empêcher de commenter les informations que la radio diffuse en continu. Ses paroles sont exaltées, sa voix rapide pénètre dans mon crâne comme une petite aiguille blanche et brûlante.

Je m'assois en face de la fenêtre qui donne sur le jardin. Il se lève et me sert mon café sans cesser de parler. Il est massif et me cache la vue. Du plat de la main je le pousse très légèrement sur le côté. Dehors je vois les arbres qui bougent doucement et l'herbe qui mûrit. Je mets un sucre dans le café et je tourne.

Depuis toutes ces années, j'ai eu beau mettre le réveil un quart d'heure, une demi-heure avant l'heure habituelle, il est toujours levé avant moi. Assis dans la cuisine. Guettant ma venue. 

J'ai envie d'aller dehors, je lui dis je vais boire mon café dehors. L'air frais du matin me fait du bien. Il me suit. Il s'assoit en face de moi. Il parle. 

Je ramasse une pierre, un objet lourd qui tient tout entier dans ma main. Il commence à me raconter sa longue, longue journée d'hier.
Je frappe un grand coup sur son crâne.

Il se tait un court instant, puis il dit "Voyons" 
Je frappe encore. Son corps s'affaisse sur la chaise. Mais ce n'est pas fini.

- Voyons, qu'est-ce que tu fous ?

Je note que sa voix a faibli. Il tient sa tête dans sa main, et le sang coule abondamment de la plaie.

Il est monté dans la salle de bain. Je reste tranquille un moment. Mais il apparaît à la fenêtre, une serviette éponge enroulée autour de sa tête :

- Pourquoi fais-tu des choses pareilles ? Il fume un de ses satanés cigarillos. Faut-il que j'appelle la police ? 

Je vois comme ses mains serrent les montants de la fenêtre.
Puis il revient, il chancelle un peu en s'asseyant sur le banc.
J'enjambe les plantes, les jouets. Dans le tas de bois je choisis une bûche. 

- As-tu quelque chose à me reprocher ?

Un grand coup en pleine figure. Il tombe, le cigare roule sous mon pied, je le ramasse et je tire une bouffée.
Il essaye encore de m'expliquer quelque chose. Je donne un coup si fort qu'il ne dira plus rien. Comme il râle un peu, je lui fourre l'emballage des croissants dans la bouche, je le fais rouler loin de ma vue et je le laisse allongé dans l'herbe.

Je prépare un café bien tassé, et des tartines beurrées. Je déjeune toute seule dehors en écoutant les oiseaux.

 

 

Elle ne dit jamais bonjour.

De Coline Dé

 

 

Elle ne dit jamais bonjour.

Pas même un regard.

C’est difficile, mais on s’habitue. On s’habitue à tout,

De loin,  ronde et dorée comme une boulangère, on l’imaginerait  chantant des pubs enjouées pour une marque de petit-déj-qui-vous-donne-la-pêche.

De près, elle parait beaucoup plus vieille ;  costaude, massive même. Elle a une blouse  à rayures, sans manches, une bouche sans lèvres, un regard avalé.

Elle s’appelle Françoise.

Tous les matins, elle prend le journal que je viens d’apporter, le chiffonne en une grosse boule qu’elle pose de l’autre côté de la table. Elle regarde ailleurs. De temps à autre, elle hausse les épaules et repousse la boule.

Je dis :

− Du café, Françoise ?

Elle tend sa tasse sans un mot. Touille lentement son sucre en s’approchant de la fenêtre.

C’est une tablée très silencieuse, à part les bruits de déglutition ;  je suis seul à parler.

S’il fait beau, elle sort dans le jardin, son café à la main, la boule de journal sous le bras.

Elle s’assied dans l’herbe humide,  installe tendrement la boule sur ses jambes  et  commence à chuchoter. De ses lèvres sèches sortent des litanies pressantes d’où il est impossible d’extraire un mot. Souvent elle laisse la boule sur la pelouse, se balance ensuite pendant des heures, et je sais que la journée sera calme.

Mais parfois, elle  se précipite sur la boule de journal et  l’anéantit à coups de poings, de chaussure, de caillou, s’acharne  jusqu’à avoir les mains en sang. Il faut alors l’attacher sur son lit.

Personne ne vient la voir.

Elle est là depuis la mort de son mari. C’est elle qui l’a trouvé.

Il souriait,  le crâne béant, allongé  sous le poteau de la pergola démantelée.

 

Par Coline Dé
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Dimanche 25 mars 2012 7 25 /03 /Mars /2012 22:42

Voici un texte qui  - je ne sais pourquoi-  me rappelle mon enfance...

Pourtant, son auteur est un très jeune homme.

 

Ismaël et son grand-père avaient déjà marché une heure depuis que le soleil s’était soulevé. Rien n’était réchauffé cependant, et la glace restait sur l’herbe comme la cendre sur les braises. 
- Pourquoi le ciel est bleu ? Pourquoi n’est-il pas rouge, ou jaune clair ?
- Il est rouge avant la nuit et jaune avant l’orage, mais tu es trop occupé à le vouloir autrement pour l’aimer tel qu’il est.

On marchait depuis une heure et Ismaël n’avait toujours pas ouvert la bouche, lassé du bruit du vent, Ismaël commença ses questions:
- Qu’est-ce que tu préfères sur Rondo grand-père?
- Les collines
- Tu dis les collines parce que l’on traverse les collines. En plaine tu préfèrerais les plaines.
- Et ma réponse ne te satisferait jamais. Je préfère mon inconstance.

On marchait depuis une heure et Ismaël n’avait toujours pas ouvert la bouche, lassé du bruit du vent, Ismaël commença ses questions:
- Qu’est-ce que tu préfères sur Rondo grand-père ?
- Les collines, elles sont rondes comme les fesses des femmes.
- Moi je préfère les montagnes
- Je les aime aussi. Là-bas au moins tu gardes ton souffle pour la marche.

Samuel et son grand-père sortaient d’une forêt très sombre, Ismaël parlait en faisant de petits bonds de moineau.
- Mon endroit préféré sur Rondo est la montagne, parce qu’on y trouve des ours-singes terrifiants ! 
- Des ours-singes ?!
- Ils sont forts comme l’ours et malins comme le singe. Ils sont terrifiants !
- Tu aimes les montagnes à cause de la terreur?
- Non je les aime à cause du courage, il faut ignorer la peur pour braver les montagnes.
- Si ton ours vit en montagne c’est qu’il est facile de s’y cacher. L’ours est caché dans la montagne comme un enfant sous sa couette. Je suis prêt à parier que ta bête féroce a peur des collines, moi je n’en ai pas peur, je suis donc plus brave que l‘ours-singe et au moins aussi brave que celui qui le brave.
- Toi tu as peur des montagnes.
- Parfois, mais j’y vais tout de même. Lui ne vient jamais ici. Je reste le plus courageux.

Ismaël suivait le grand-père les yeux gonflés comme des flaques d‘eau. À l’inverse des flaques pourtant, ses yeux étaient secs, parce qu’ils revenaient du sommeil, et que les rêves se nourrissent des pleurs.
Grand-père pourquoi se lever si tôt le matin ?
- N’as-tu pas envie de te recoucher ?
- Oh si !
- Alors demain, nous nous lèverons plus tôt encore. Plus tôt levé, plus tôt couché.
Ismaël n’aimait pas ce genre de plaisanteries qui étaient des plaisanteries de vieilles personnes, mais le grand-père reprit gravement:
- Pour aimer le sommeil il faut le fuir, un jour de vie pour une heure de rêve, ainsi vont les choses.

Lors qu’Ismaël et son grand-père s’usent les pieds sur un chemin de montagne dont le sommet s’élève au dessus des nuages, Ismaël demande:
- Grand-père as-tu déjà été amoureux?
- Oui
- A-t-on déjà été amoureux de toi?
- Oui
- Etait-ce le même jour?
- Non

Le grand-père et Ismaël traversent un cours d’eau en équilibre sur un vieux rondin de bois quand le grand-père glisse et tombe. L’eau est profonde mais le courant est faible, il attrape une branche. Une heure plus tard, comme on quitte le cours d’eau, Ismaël demande:
- Grand-père, qu’est-ce qui tue les hommes?
- Le destin. Ou le hasard peut-être
- Tu l’ignores?
- Oui. 
- Alors la prochaine fois regarde où tu mets les pieds.

Ismaël et grand-père gravissaient une montagne immense et effrayante, ils s’étaient perdus dans la brume.
- Est-ce que le monde change, grand-père?
- Oui
- Est-ce que l’homme devient meilleur?
- Qu’est-ce que ça veut dire?
- Est-ce qu’il change en bien?
- S’il fallait aller en haut de la montagne pour faire un enfant, seuls les bons grimpeurs auraient une descendance. Les hommes vont mieux là où ils vont. Mais va savoir où ils vont.

À la naissance du printemps, un nuage d’oiseaux traverse le ciel devant Ismaël
- Grand-père est-ce que les hommes cesseront un jour d’avoir les idées floues ? Pourra-t-on un jour voir tous les oiseaux d’un nuée à la fois ou toutes les gouttes d’une vague? Chaque jour lance mille vagues sur le rivage, chaque matin naissent mille hommes, et leur cœur bat cent millions de fois. Il faut laisser le temps sauvage à fourrure de brouillard. 
- Je n’ai rien compris.
- Moi non plus...

 

Par Coline Dé - Publié dans : Textes invités - Communauté : mémoire et écritures
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  • Coline Dé
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  • 01/11/1943
  • Coupde foudreuse
  • J'écris pour regagner en largeur ce que ma vie perd en longueur... Bricoleuse de mots, déboulonneuse de socles, dévisseuse de certitudes, j'ai envie d'un monde où le rire libre lézarderait les murs. Juste pour la beauté des lézardes.

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