J'écris pour regagner en largeur ce que ma vie perd en longueur...
− Encore un trou pour vous me dit le facteur en me tendant le carton.
Ce qui m’énerve, ce n’est pas qu’il me réclame un euro trente pour insuffisance d’affranchissement, mais qu’il ait ce ton condescendant.
Quand même, je me demande comment ils s’y prennent pour affranchir les trous, ça ne pèse rien, un trou, ça prend de la place, ça d’accord − j’en ai déjà tellement que je suis obligée de les empiler, c’est tout petit chez moi.-
Nous avons des rapports un peu tendus, le facteur et moi.
Enfin, je suis content quand même de mon colis : celui-ci je ne l’attendais pas, et c’en est un beau.
Pas très grand mais beau : tout lisse, d’une belle forme ovale régulière. Je ne sais pas ce que je vais en faire, mais ça n’a pas d’importance.
Un trou a toujours son utilité, on est si compact !
Il y a longtemps que je les collectionne. Collectionner n’est pas le bon mot : disons que j’en ai beaucoup.
Au début, je n’avais rien demandé, les premiers sont arrivés comme ça, sans prévenir et ça ne m’a pas vraiment fait plaisir. D’abord ils prenaient trop de place. Et puis, ça me fichait des vertiges. Tout petit, au bord d’un trou énorme, je voudrais vous y voir…
En plus, je n’avais ni le culot de les mettre en vitrine, ni l’imagination nécessaire pour les maquiller, ni le réflexe de les planquer… Mes trous en ont suscité des commentaires ! Même de la part de mes parents, qui pourtant auraient pu comprendre.
Petit à petit, je m’y suis fait, jusqu’à me lover dedans, à trouver ça sinon confortable du moins esthétique. Certains sont en couleur − ça ne facilite pas le rangement sauf à mettre de côté l’harmonie chromatique.-
Je n’ai pas fini d’explorer les plus longs, tunnels miniatures qui débouchent sur je ne peux prévoir quel versant vierge, sauvage, et dont la découverte nécessite un équipement spécial : crochets, ventouses, harnais, boucles et nœuds compliqués.
Je me souviens de la noirceur angoissante de l’un d’eux, où seule l’évocation de l’origine du monde et le rire salvateur qu’elle me procure m’ont permis de revoir le jour.
Mais en vieillissant, je n’aime plus que les trous superficiels, ceux qu’on peut aisément équiper d’un minimum de confort, quitte à leur adjoindre quelques cavités annexes. Les femmes m’ont été d’une grande utilité dans ces aménagements. Je n’ai toutefois pas réussi à conserver leur intérêt pour mes trous au-delà de quelques mois. Je pense qu’elles s’y perdaient. Moi-même, quelquefois…
Le facteur est toujours planté sur le paillasson.
Je ne lui donne jamais de pourboire.
Cet homme boit comme un trou.